Eblouissements

Je suis heureuse de partager avec vous aujourd’hui ces extraits d’Eblouissements, le recueil de Janine Modlinger, paru en 2014 aux éditions Ad Solem.

Je suis touchée par ce texte qui m’a accompagné durant plusieurs mois, tant chaque page ouvre un espace intérieur à apprivoiser et à savourer. Ce recueil est un cadeau pour les artistes, et pour tous ceux qui désirent vivre avec intensité. En équilibre sur le fil de la joie, chaque mot fait écho à la fragile et puissante valeur de la vie. Merci Janine Modlinger d’oser évoquer notre finitude, celle qui nous appelle à vivre et à aimer.

 

« Se mettre en retrait : laisser place à la part lumineuse, enfouie en nous. Laisser venir le puits de joie. »

 

 

« Comme si nous étions faits d’une même substance, des fibres secrètes nous relient au plus intime de l’arbre, de l’eau, de la terre. C’est pourquoi l’écriture jaillit en leur présence. »

 

 

« En chaque être humain, entrevoir le petit enfant démuni qui veille, sous les couches du paraître et de la bienséance. Et, comme le disait avec tant de profondeur Albert Cohen, le futur cadavre. »

 

 

« La contemplation d’une œuvre picturale – Rembrandt, Giotto, Morandi – la musique lorsqu’elle nous permet d’habiter la vie, intensifient en nous la qualité du silence.

 

 

« C’est alors que les barrières se dissolvent, c’est alors qu’a lieu le plus précieux de nos vies : l’ouverture. »

 

 

 

« Ciel rose, poudré de blanc, et ce premier feuillage couleur pastel. Tendresse de ce qui vient à naître. Poignante est la beauté : joie et gravité, jubilation et détresse creusent en nous un sillon étrange qui nous déchire et nous comble. On est là, on reçoit l’offrande, elle qui peut nous être retirée à chaque instant. »

 

 

 

« Dans un jardin, le bruit d’une eau qui tombe dans une vasque, ce bruit de source, ranime en nous des zones insoupçonnées. Comme si, enténébrés par la rudesse du monde, nous n’avions plus accès en nous à ce qui est jaillissement. »

 

 

 

Publié dans Art et création | Commentaires fermés sur Eblouissements

Cette beauté qui nous sauve

Si la beauté n’était qu’esthétique, uniquement liée au plaisir qu’elle fait éprouver, alors elle serait accessoire. Pour Fabrice Midal, invité de Béatrice Soltner sur RCF Radio lundi 22 décembre 2014, il faut redire ce qu’est véritablement la beauté: une expérience spirituelle.

L’écrivain Fiodor Dostoïevski (1821-1881) fait dire à l’un des personnages de son roman « L’Idiot » que « la beauté sauvera le monde ». Cette parole bien connue est forte, elle résonne particulièrement dans le contexte qui est le nôtre. La beauté nourrit, elle peut soigner les âmes, elle ouvre à l’autre et au tout autre, fragile beauté qui s’offre à nous s’y nous y prêtons attention :

« La beauté, c’est une plénitude d’être. Une fleur est belle quand vous sentez qu’elle est pleine, qu’elle irradie. Un être est beau quand il y a une entièreté qui se manifeste. D’un seul coup, vous êtes arrêté parce que cela apparaît plus pleinement. Quand je sors de chez moi, tous les jours j’essaye de me dire quelle est la fleur ou l’arbre qui me touche le plus, celle qui irradie le plus, qui m’appelle. La beauté nous parle d’une plénitude d’être.

P1060724

Il y a un grand malentendu sur la beauté. Pour nous, la beauté est du côté de l’esthétique. Cela est très égarant car la notion d’esthétique correspond à l’idée du plaisir que l’on peut tirer d’une chose. Le critère, la vérité de la beauté, ce n’est pas l’intensité du plaisir que je ressens, mais la plénitude d’être. C’est radicalement différent.

Nous prenons la beauté à partir du ressenti que nous en avons et non pas à partir de la qualité de présence de la chose. Du coup, la beauté nous semble très étroite, l’esthétique nous semble accessoire, ne semble pas parler du plus important, de ce qui est décisif, de ce qui est crucial. Du coup, comment la beauté pourrait-elle guérir l’âme, sauver le monde ? On ne comprend pas… pour comprendre, il faut remettre la beauté à sa place véritable : la sanctification de la réalité.

La beauté, c’est beaucoup plus qu’un petit plaisir qu’on peut avoir. Par exemple, quand on écoute un morceau de musique, il y a quelque chose de très profond. La musique nous a lavé l’âme, nous a remis en rapport avec l’entièreté de la réalité, de l’existence, qui rassemble. Je suis réaccordé. Je me sens purifié, après avoir écouté de la musique, je ne suis plus le même homme.

P1080957

Par exemple, la beauté d’une cathédrale a une fonction de nous réveiller, de nous transformer. Ce n’est pas juste essayer de faire joli, c’est une expérience de vérité, une expérience spirituelle.

Qu’est ce que ce truc esthétique a avoir avec cette dimension spirituelle de grâce et de transformation ? On le comprend si on redonne à la beauté son sens le plus plein, que lui donnait déjà Platon et que l’on trouve chez Simone Weil.

La beauté est partout dans notre monde. Voir un être humain, entendre de la musique la nature. La question c’est : est-ce qu’on arrive à s’ouvrir à elle ? Distinguer la beauté de l’esthétique. Notre monde est bombardé de trucs esthétiques mais qui n’ont en réalité aucune présence, qui sont vides.

Je me souviens de ma grand-mère qui se faisait belle pour qu’on aille déjeuner ensemble. Je lui disais : «  oh mamie, qu’est-ce que t’es belle ! » Je ne disais pas qu’elle était belle en fonction des canons esthétiques. Je disais cela parce que le souci qu’elle avait de se présenter au mieux pour notre déjeuner témoignait de sa présence, de son amour. Et sa beauté était absolument bouleversante. Quelque chose irradiait d’elle. On est devenus aveugles à la beauté en l’ayant réduite à l’esthétique. »

Publié dans Non classé | Commentaires fermés sur Cette beauté qui nous sauve

La vague immobile

Je voulais partager avec vous un poème de Claude-Henri Rocquet, tiré d’un texte paru au « Salon littéraire ». J’ai été touchée par cette évocation de l’art, saisissant un instant d’éternité, à partir de la Vague d’Hokusai.

La Grande Vague d’Hokusai n’est pas une peinture, une aquarelle, un lavis, mais une estampe, un dessin, un jeu de lignes autant que de surfaces. L’artiste a pris pour motif ce qui n’est pas moins bref qu’une étincelle, un clin d’œil, un éclair : la vague, qui est et qui n’est pas, apparition aussitôt défaite et disparue, corps dont la crête s’éparpille à peine s’est-elle constituée. Je ne sais comment peut se traduire « éternité » en japonais, mais nous dirions qu’il éternise l’instant qui n’est pas même un atome de temps. C’est par le néant de l’instant, sa fugacité, qu’il a trouvé son chemin vers ce qui n’est en rien de la nature du temps ; de même que le peintre chinois, au dernier coup de pinceau, à la dernière caresse d’encre, ou d’ocre, s’enfonce et disparaît dans le paysage qu’il vient de peindre sur le mur, disparaissant dans le miroir de l’image sans le plisser et l’émouvoir de la plus mince ride. Vers quel plus céleste paradis ? Caillou qui pour ne pas troubler le ciel qui s’y reflète se glisse dans la profondeur liquide, limpide, comme s’il était moins que le plus léger souffle, plus mince que le plus mince fil de soie.

La Grande Vague, HokusaI, env. 1835

La Grande Vague, HokusaI, env. 1835

La vague est immobile pour toujours sur le papier, immobile comme la coquille d’un coquillage, sa nacre, sa vulve couleur de perle. Immobile comme à l’horizon la forme pure et céleste du mont Fuji, cette montagne de neige que Vincent van Gogh contemple par-dessus l’épaule du père Tanguy, marchand de couleurs, très brave homme dont il fait le portrait, dont il peint l’icône, cette neige du Japon sous le bleu immaculé du ciel que Vincent connaîtra dans la campagne d’Arles. Cette montagne qui l’appelle comme les Alpilles.

Qui s’étonne de cette similitude, et de ce paradoxe, de la vague immobile ? (« Achille immobile à grands pas »). Qui songe à voir là quelque chose qui s’apparente au satori ou au haïku, au kôan ? Quelque chose comme le chas d’une aiguille pour que resplendisse en nous-même l’infini de l’éternel – notre vraie vie. La grande vague est féroce comme un rapace, un fauve, un tigre, une pieuvre, un dragon, un fantôme jailli de l’abîme, mais c’est une vague, mortelle, fugace : elle cesse bientôt d’être ; comme tout cesse, « brève chandelle ». Durons-nous plus qu’elle, aussi voraces que nous soyons de vivre ? Tout l’univers n’est que buée. Nous passons comme l’herbe fane. Le mont de neige et de lumière, le mont saint et sacré, le mont Fuji, met notre cœur et nos pas hors d’atteinte. Sa cime est le seuil du ciel.

Tiré du texte intitulé « Images », dans « Cà & là », chronique de Claude-Henri Rocquet du « Salon Littéraire ».

Pour découvrir le texte « Images » en entier, voici le lien du Salon littéraire :

http://salon-litteraire.com/fr/ca-et-la/content/1877316-chronique-images

Publié dans Art et création | Commentaires fermés sur La vague immobile

Le Musée du Louvre, une confrontation avec les styles

Au Louvre, j’aime découvrir et redécouvrir les départements du musée. Autant d’immersions dans différents mondes de formes, où l’expression de chaque civilisation irradie d’une manière singulière.

Dans la salle des Antiquités étrusques, le Sarcophage des époux est un bijou, avec pour écrin, la multitude de statuettes de dieux, déesses et danseuses, les vases et les objets de l’époque.
Des allées si souvent traversées, je ressors nourrie par l’esprit de ce sourire étrusque.

Le sarcophage des époux, vers 510 av JC, Musée du Louvre

Sarcophage des époux, vers 510 av JC, Musée du Louvre

 

Invitée à découvrir le Louvre-Lens, j’ai été frappée par la « Galerie du Temps ». Cette galerie présente les oeuvres de l’histoire de l’art dans un seul espace, selon un ordre chronologique, depuis l’Antiquité jusqu’au dix-neuvième siècle. Ainsi se trouvent confrontées des oeuvres de civilisations et continents si éloignés.

Quel saisissement dès les premiers mètres de cette galerie !
A ma connaissance, c’est la première fois que l’on peut embrasser d’un seul regard le cours de la création humaine.
Juxtaposés en enfilade le long des repères chronologiques, les chefs d’oeuvre de l’Egypte pharaonique, de l’empire perse, et enfin, plus tardivement, de la Grèce, sont comme des foetus qui émergent de la terre, d’on ne sait d’où… On croit assister à l’éclosion de nouvelles formes d’art… Elles naissent, vivent et meurent…

Elans, apogées et décadences se succèdent… l’exemple le plus significatif pour moi étant la section montrant le passage de la Grèce archaïque à la Grèce hellénistique. En l’espace de quelques mètres, qui correspondent à 500 ans, la vision de ces trois statues met en évidence ce mouvement de style, allant d’une pureté originelle à une sophistication  maniérée.

Louvre Lens, Galerie du temps

Louvre Lens, Galerie du temps

Si l’on en croit les écrits d’André Leroi-Gourhan, préhistorien et ethnologue français qui renouvela l’interprétation de l’art paléolithique, ce même mouvement peut être observé, dès les peintures rupestres de la Préhistoire. Il repère qu’entre les animaux peints dans les grottes de Lascaux et ceux de la grotte de Niaux, par exemple, il y a la même distance stylistique qu’entre un Kouros grec primitif et un éphèbe hellénistique. Pour lui, « la pente de l’académisme est amorcée » (Les Racines du monde, entretiens avec Claude-Henri Rocquet) : la géométrisation affective laisse place à une froide exactitude.

Grand Cerf, Lascaux, France

Grand Cerf, Lascaux, France

Bouquetin, grotte de Niaux, France

Bouquetin, grotte de Niaux, France

La Galerie du temps nous livre un aperçu tangible des grandes évolutions, mais aussi des cycles de l’histoire de l’art….
..Et nous, où en sommes-nous aujourd’hui dans le cours de ces grands cycles ?
Sommes-nous en rupture ?
Et si nous étions dans une évolution qui nous situerait, comme le dit Leroi-Gourhan, dans une époque « pré-archaïque », à l’aube d’un « nouveau type de figuralisme dont nous ne pouvons pas encore soupçonner les caractéristiques » ?

Merci pour cette idée de la Galerie du Temps, pour la vision inédite qu’elle offre.

Publié dans Expos | Commentaires fermés sur Le Musée du Louvre, une confrontation avec les styles

4000 ans avant aujourd’hui…

Gudéa, Mésopotamie, Louvre-Lens

Gudéa, Mésopotamie, Louvre-Lens

Face à la statue du roi Gudéa, souverain de Mésopotamie vers 2000 avant notre ère, je retrouve toujours cette sensation étrange d’être rafraîchie, régénérée. Comme si, au-delà de tout le temps qui nous sépare, cette statue avait le pouvoir de nous relier à un essentiel qui encore et toujours nous concerne…
Pour voir, rendez-vous à la Galerie du temps, au Louvre-Lens !

Publié dans Expos | Commentaires fermés sur 4000 ans avant aujourd’hui…

Et tu transformeras le plomb en or

Boris Cyrulnik, psychiatre et neurologue, déplore la prescription abusive de psychotropes, « témoin de notre défaillance culturelle ». Nous cherchons dans la substance un apaisement, lorsque le lien, nourriture nécessaire à notre équilibre, vient à manquer. Pour lui, l’oeuvre d’art, comme le geste de solidarité affective par exemple, est un « tranquillisant naturel pour l’homme » qui « brise la solitude et permet de donner du sens à la vie ».

Fruit d’une alchimie qui transforme la violence des pulsions de vie et des angoisses existentielles en beauté, on comprend pourquoi l’art est si nécessaire aux artistes et à la société.

L’artiste, pour s’exprimer, cherche à être en prise directe avec son inconscient. Ce faisant, il rencontre le trouble, la joie, le tourment, ce bouillonnement d’énergie des pulsions de mort et des pulsion de vie.  Or cette énergie est canalisée à travers la forme. Dans un travail qui va bien au-delà de ses états d’âme, l’artiste est dans un geste authentique, obligé de se détacher du narcissisme et de l’ego. Ce processus est tangible chez Jérôme Bosch. Il ne transige pas avec ses démons intérieurs. Il se donne le droit de tout dire, même l’abominable…. mais dans une forme qui est une fête pour les yeux.

Jérôme Bosch, le Jardin des délices, Panneau central du triptyque, Madrid Museo del Prado

Jérôme Bosch, le Jardin des délices, Panneau central du triptyque, Madrid Museo del Prado

Jérôme Bosch, Le Jugement dernier, Groeningemuseum, Bruges

Jérôme Bosch, Le Jugement dernier, Groeningemuseum, Bruges

Publié dans Art et création | Commentaires fermés sur Et tu transformeras le plomb en or

Non pas copier la nature, mais la transfigurer

« L’art, c’est l’homme ajouté à la nature »
Francis Bacon (1561-1626), cité par Vincent Van Gogh

Loin de copier la nature, il s’agit d’en exprimer la dynamique

Le cours, allié à un travail personnel régulier, apprend à voir un sujet dans sa singularité et, au-delà des détails, en dégager l’unité et la synthèse. La mine de plomb, moyen simple et précis, permet d’aller toujours plus loin dans la connaissance de la forme et des valeurs.

L’observation de la nature est un prétexte pour exprimer l’élan correspondant à sa personnalité, à son souffle intérieur.

Développer une perception des valeurs et des formes

Partant d’un sujet simple, le fruit, les exercices mettent l’accent sur les fondamentaux du dessin : les proportions, la beauté de la ligne, la justesse des valeurs, la lumière, la densité du volume et enfin la vivacité du modelé.
Ces acquisitions sont les fondations nécessaires pour ensuite aborder en confiance des sujets plus complexes tels que le portrait et le paysage, faisant appel à des connaissances en composition.

L’enseignement est fondé sur l’observation des oeuvres majeures de l’histoire de l’art

L’enseignement s’enracine dans la tradition millénaire. Lors des séances seront présentées des reproductions d’oeuvres d’art pour entrer en contact avec les maîtres du passé et intégrer leurs enseignements. La simplicité de l’Egypte, de l’élégance de la Grèce, de la fougue de l’art roman, de la magie de Léonard de Vinci… autant de modèles qui permettent de reprendre le fil de la tradition mais avec la conscience, l’exigence et la richesse de notre époque.

Le cours aiguise la sensibilité pour acquérir un regard en propre et une authenticité, à partir de laquelle tout est possible.

Publié dans Une approche du dessin | Commentaires fermés sur Non pas copier la nature, mais la transfigurer

Les Phares de Baudelaire

Trois strophes de Baudelaire, un essentiel.

Rubens, Léonard de Vinci, Rembrant, Michel-Ange, Watteau, Goya, Delacroix…

Gudéa au Louvre-LensCes malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes;
C’est pour les coeurs mortels, un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage,
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Publié dans Art et création | Commentaires fermés sur Les Phares de Baudelaire

Y’a d’la joie !

IMG_2578

Publié dans Une approche du dessin | Commentaires fermés sur Y’a d’la joie !

Hopper au Grand Palais

Voir les tableaux de Hopper, grâce à cette exposition, a confirmé l’impression que j’avais à travers les reproductions : une peinture techniquement irréprochable, tant dans la maîtrise de la perspective que dans le rendu de la lumière, et pourtant…

Edward Hopper, House by the railroad, 1925, New York, The Museum of Modern Art

Edward Hopper, House by the railroad, 1925, New York, The Museum of Modern Art

Certes, le sujet de prédilection de Hopper est la solitude. Pourtant, aussi douloureuse soit-elle, la solitude peut être traitée sous une forme qui permet de dépasser la souffrance. Le thème peut être soutenu et transcendé par une forme vigoureuse. Chez Rembrandt, par exemple, dans ses auto-portaits, l’on sent l’homme tragique, seul, mais saisi dans une peinture mystérieusement animée, vibrante.  Pourquoi les sujets de Hopper -maisons, ciels, fenêtres- sont-ils si droits, bordés, civilisés, presque jusqu’à un point de « non-vie » ? C’est la raison pour laquelle, pour moi, chez Hopper, il y a représentation, mais pas expression, au sens de l’organisation d’une dynamique grâce à la forme.

Je reste touchée par les gravures et les aquarelles de Hopper, moins statiques, plus vivantes. Peut-être le travail sur le motif lui permettait-t-il de se connecter à une source, dont il semble le plus souvent coupé. D’autant plus qu’à partir d’une certaine époque, il ne peindra plus qu’à l’huile, d’après photo, travaillant seul dans son atelier.

Edward Hopper, D and RG Locomotive, 1925, New York, The Metropolitan Museum of Art

Edward Hopper, D and RG Locomotive, 1925, New York, The Metropolitan Museum of Art

Edward Hopper, White River at Sharon, 1937, Washington, Smithsonian American Art Museum

Edward Hopper, White River at Sharon, 1937, Washington, Smithsonian American Art Museum

 

 

 

 

 

 

 

Ce tableau du couple ci-dessous me semble significatif de la peinture de Hopper. La relation est consommée, si l’on peut dire, mais la rencontre n’a pas eu lieu… on ne s’est pas trouvé. C’est l’expression d’une tentative, certes toujours manquée, mais qui là, conduit à une suffocante sensation de vide. De même, la peinture de Hopper, malgré sa technique, sa couleur, son sens de la perspective, ne nous nourrit pas.
Au-delà même du sujet. Essayez de masquer les deux personnages, et regardez les murs, les rayons du soleil sur la fenêtre… où est l’élan ? papier glacial…

Edward Hopper, Summer in the City, 1949, Collection particulière

Edward Hopper, Summer in the City, 1949, Collection particulière

L’homme Hopper ? On l’appréhende mieux à travers cette description faite par Guy Pène du Bois, peintre et critique d’art, vers 1906, au moment où Hopper était en train de se former à la peinture : « Timide comme un écolier anglais.  Un visage long et émacié, une mâchoire puissante; une forte denture dans une large bouche fermée par des lèvres épaisses, sans être sensuelles. Le plus doué d’entre nous. Certainement plein de promesses, mais à ce stade, pas encore un artiste.  Pas assez libre pour ça. Prisonnier encore d’une réserve anglo-saxonne dont il ne se satisfait pas, lui préférant la liberté des Latins. »

Hopper a-t-il fini par gagner cette liberté ? Pourquoi ce regard si froid sur le monde ? Symptôme d’une époque, dans l’Amérique du début du siècle ?

Deux questions me viennent alors à l’esprit :

– Faut-il être d’abord être homme, et l’artiste vient ensuite ?, comme le préconisait Robert Henry, le professeur le plus marquant de Hopper, ou alors faut-il avoir « le nez dans la peinture », et l’art vient….

– L’art est-il le reflet des époques dont il est issu ? ou alors livre-t-il la vision d’un précurseur ou enfin, est-il l’expression d’une énergie permanente révélée par l’artiste, qui, en tout temps, est disponible pour nous nourrir… ?

 

Pour mener l’enquête à propos d’Edward Hopper, je vous conseille un ouvrage de Claude-Henri Rocquet, aux Editions Ecriture.

Hopper le Dissident de Claude-Henri RocquetCette biographie nous donne des clés efficaces pour approcher l’œuvre de Hopper, sa vie, les « mobiles » de l’artiste et de l’homme qu’il a été. L’auteur situe la peinture de Hopper grâce à des faits historiques précis et vivants mais aussi grâce à de vastes références, artistiques et littéraires, à travers toute l’histoire de l’art.

Claude-Henri Rocquet nous fait entrer dans l’œuvre, non pas d’une manière froide et neutre, mais profondément humaine, nous rendant le mystérieux Hopper, plus accessible.

Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est qu’au fil du texte, l’auteur fait surgir un questionnement philosophique sur le sens de l’art, la vocation, l’acte créateur… L’on sent l’écrivain aux prises avec les même arcanes de la création que le peintre.

Ainsi, l’on rencontre un peintre, mais aussi un écrivain, amoureux de la musique de la langue, comme l’est Hopper, de la lumière. Une analyse de l’œuvre se tisse, chapitres après chapitres, pour donner les différents aspects de cette peinture. Dommage qu’il y ait peu d’images dans le carnet central, mais il suffit de lire le texte en complétant avec internet, pour voir chaque tableau évoqué.

 

Publié dans Expos | Commentaires fermés sur Hopper au Grand Palais