La vague immobile

Je voulais partager avec vous un poème de Claude-Henri Rocquet, tiré d’un texte paru au « Salon littéraire ». J’ai été touchée par cette évocation de l’art, saisissant un instant d’éternité, à partir de la Vague d’Hokusai.

La Grande Vague d’Hokusai n’est pas une peinture, une aquarelle, un lavis, mais une estampe, un dessin, un jeu de lignes autant que de surfaces. L’artiste a pris pour motif ce qui n’est pas moins bref qu’une étincelle, un clin d’œil, un éclair : la vague, qui est et qui n’est pas, apparition aussitôt défaite et disparue, corps dont la crête s’éparpille à peine s’est-elle constituée. Je ne sais comment peut se traduire « éternité » en japonais, mais nous dirions qu’il éternise l’instant qui n’est pas même un atome de temps. C’est par le néant de l’instant, sa fugacité, qu’il a trouvé son chemin vers ce qui n’est en rien de la nature du temps ; de même que le peintre chinois, au dernier coup de pinceau, à la dernière caresse d’encre, ou d’ocre, s’enfonce et disparaît dans le paysage qu’il vient de peindre sur le mur, disparaissant dans le miroir de l’image sans le plisser et l’émouvoir de la plus mince ride. Vers quel plus céleste paradis ? Caillou qui pour ne pas troubler le ciel qui s’y reflète se glisse dans la profondeur liquide, limpide, comme s’il était moins que le plus léger souffle, plus mince que le plus mince fil de soie.

La Grande Vague, HokusaI, env. 1835

La Grande Vague, HokusaI, env. 1835

La vague est immobile pour toujours sur le papier, immobile comme la coquille d’un coquillage, sa nacre, sa vulve couleur de perle. Immobile comme à l’horizon la forme pure et céleste du mont Fuji, cette montagne de neige que Vincent van Gogh contemple par-dessus l’épaule du père Tanguy, marchand de couleurs, très brave homme dont il fait le portrait, dont il peint l’icône, cette neige du Japon sous le bleu immaculé du ciel que Vincent connaîtra dans la campagne d’Arles. Cette montagne qui l’appelle comme les Alpilles.

Qui s’étonne de cette similitude, et de ce paradoxe, de la vague immobile ? (« Achille immobile à grands pas »). Qui songe à voir là quelque chose qui s’apparente au satori ou au haïku, au kôan ? Quelque chose comme le chas d’une aiguille pour que resplendisse en nous-même l’infini de l’éternel – notre vraie vie. La grande vague est féroce comme un rapace, un fauve, un tigre, une pieuvre, un dragon, un fantôme jailli de l’abîme, mais c’est une vague, mortelle, fugace : elle cesse bientôt d’être ; comme tout cesse, « brève chandelle ». Durons-nous plus qu’elle, aussi voraces que nous soyons de vivre ? Tout l’univers n’est que buée. Nous passons comme l’herbe fane. Le mont de neige et de lumière, le mont saint et sacré, le mont Fuji, met notre cœur et nos pas hors d’atteinte. Sa cime est le seuil du ciel.

Tiré du texte intitulé « Images », dans « Cà & là », chronique de Claude-Henri Rocquet du « Salon Littéraire ».

Pour découvrir le texte « Images » en entier, voici le lien du Salon littéraire :

http://salon-litteraire.com/fr/ca-et-la/content/1877316-chronique-images

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