Hopper au Grand Palais

Voir les tableaux de Hopper, grâce à cette exposition, a confirmé l’impression que j’avais à travers les reproductions : une peinture techniquement irréprochable, tant dans la maîtrise de la perspective que dans le rendu de la lumière, et pourtant…

Edward Hopper, House by the railroad, 1925, New York, The Museum of Modern Art

Edward Hopper, House by the railroad, 1925, New York, The Museum of Modern Art

Certes, le sujet de prédilection de Hopper est la solitude. Pourtant, aussi douloureuse soit-elle, la solitude peut être traitée sous une forme qui permet de dépasser la souffrance. Le thème peut être soutenu et transcendé par une forme vigoureuse. Chez Rembrandt, par exemple, dans ses auto-portaits, l’on sent l’homme tragique, seul, mais saisi dans une peinture mystérieusement animée, vibrante.  Pourquoi les sujets de Hopper -maisons, ciels, fenêtres- sont-ils si droits, bordés, civilisés, presque jusqu’à un point de « non-vie » ? C’est la raison pour laquelle, pour moi, chez Hopper, il y a représentation, mais pas expression, au sens de l’organisation d’une dynamique grâce à la forme.

Je reste touchée par les gravures et les aquarelles de Hopper, moins statiques, plus vivantes. Peut-être le travail sur le motif lui permettait-t-il de se connecter à une source, dont il semble le plus souvent coupé. D’autant plus qu’à partir d’une certaine époque, il ne peindra plus qu’à l’huile, d’après photo, travaillant seul dans son atelier.

Edward Hopper, D and RG Locomotive, 1925, New York, The Metropolitan Museum of Art

Edward Hopper, D and RG Locomotive, 1925, New York, The Metropolitan Museum of Art

Edward Hopper, White River at Sharon, 1937, Washington, Smithsonian American Art Museum

Edward Hopper, White River at Sharon, 1937, Washington, Smithsonian American Art Museum

 

 

 

 

 

 

 

Ce tableau du couple ci-dessous me semble significatif de la peinture de Hopper. La relation est consommée, si l’on peut dire, mais la rencontre n’a pas eu lieu… on ne s’est pas trouvé. C’est l’expression d’une tentative, certes toujours manquée, mais qui là, conduit à une suffocante sensation de vide. De même, la peinture de Hopper, malgré sa technique, sa couleur, son sens de la perspective, ne nous nourrit pas.
Au-delà même du sujet. Essayez de masquer les deux personnages, et regardez les murs, les rayons du soleil sur la fenêtre… où est l’élan ? papier glacial…

Edward Hopper, Summer in the City, 1949, Collection particulière

Edward Hopper, Summer in the City, 1949, Collection particulière

L’homme Hopper ? On l’appréhende mieux à travers cette description faite par Guy Pène du Bois, peintre et critique d’art, vers 1906, au moment où Hopper était en train de se former à la peinture : « Timide comme un écolier anglais.  Un visage long et émacié, une mâchoire puissante; une forte denture dans une large bouche fermée par des lèvres épaisses, sans être sensuelles. Le plus doué d’entre nous. Certainement plein de promesses, mais à ce stade, pas encore un artiste.  Pas assez libre pour ça. Prisonnier encore d’une réserve anglo-saxonne dont il ne se satisfait pas, lui préférant la liberté des Latins. »

Hopper a-t-il fini par gagner cette liberté ? Pourquoi ce regard si froid sur le monde ? Symptôme d’une époque, dans l’Amérique du début du siècle ?

Deux questions me viennent alors à l’esprit :

– Faut-il être d’abord être homme, et l’artiste vient ensuite ?, comme le préconisait Robert Henry, le professeur le plus marquant de Hopper, ou alors faut-il avoir « le nez dans la peinture », et l’art vient….

– L’art est-il le reflet des époques dont il est issu ? ou alors livre-t-il la vision d’un précurseur ou enfin, est-il l’expression d’une énergie permanente révélée par l’artiste, qui, en tout temps, est disponible pour nous nourrir… ?

 

Pour mener l’enquête à propos d’Edward Hopper, je vous conseille un ouvrage de Claude-Henri Rocquet, aux Editions Ecriture.

Hopper le Dissident de Claude-Henri RocquetCette biographie nous donne des clés efficaces pour approcher l’œuvre de Hopper, sa vie, les « mobiles » de l’artiste et de l’homme qu’il a été. L’auteur situe la peinture de Hopper grâce à des faits historiques précis et vivants mais aussi grâce à de vastes références, artistiques et littéraires, à travers toute l’histoire de l’art.

Claude-Henri Rocquet nous fait entrer dans l’œuvre, non pas d’une manière froide et neutre, mais profondément humaine, nous rendant le mystérieux Hopper, plus accessible.

Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est qu’au fil du texte, l’auteur fait surgir un questionnement philosophique sur le sens de l’art, la vocation, l’acte créateur… L’on sent l’écrivain aux prises avec les même arcanes de la création que le peintre.

Ainsi, l’on rencontre un peintre, mais aussi un écrivain, amoureux de la musique de la langue, comme l’est Hopper, de la lumière. Une analyse de l’œuvre se tisse, chapitres après chapitres, pour donner les différents aspects de cette peinture. Dommage qu’il y ait peu d’images dans le carnet central, mais il suffit de lire le texte en complétant avec internet, pour voir chaque tableau évoqué.

 

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