Fra Angelico au Musée Jacquemart-André

…Anges et démons….

Fra Angelico, La Thébaïde (vers 1420) Budapest, Szepmüveszeti Muzeum

La Thébaïde (c.1420) représente la vie des ermites du premier siècle de la chrétienté. J’y retrouve la finesse toute particulière des miniatures persanes, où chaque élément est ciselé avec amour. Et pourtant, lorsqu’on s’éloigne un petit peu, se dégage une dynamique… des lignes de force cadencent vigoureusement la composition, faisant comme des vagues minérales. Les rochers de gauche, gris et ocres, sont comme des monstres avec des gueules d’animaux. Il y a du contraste chez Fra Angelico !… Celui que l’on appelait « le peintre des anges » parce qu’il représentait admirablement ces derniers, n’est finalement pas un peintre éthéré.

D’ailleurs, ce tableau me rappelle l’univers, aux couleurs chaudes et tendres de Jérôme Bosch, où les formes s’entrelacent harmonieusement… Pourtant, Fra Angelico peint les anges et Bosch, des démons et des scènes infernales. En peinture, ce qui touche, c’est l’énergie qui se dégage de la forme et de la couleur. L’intensité du tableau ressort du contraste. D’un côté les anges, dans des formes tranchées, de l’autre, des démons peints dans des formes adoucies.


Jérôme Bosch, La Tentation de Saint Antoine (1501) Lisbonne, Museo Nacional de Arte Antiga

Je sillonne à travers l’exposition, encore dans le rythme de l’agitation parisienne, à l’affût… Fra Angelico : un calme et une immensité qui me posent, me font entrer dans un état méditatif.  Les visages de ses personnages sont détendus, lumineux, baignant dans une telle harmonie…Cet état de grâce est tellement évident, que l’on se demande comment celui qui les a peint a pu comprendre et exprimer si bien ce sentiment. Etait-il comme eux, un saint ? Selon les biographies, Fra Angelico trouve son inspiration dans la méditation et la prière, qu’il pratique assidûment avant de peindre.Ce peintre, entré dans les ordres dominicains à l’âge de 21 ans, avait-il une personnalité si paisible ? Ou alors éprouvait-il aussi de la violence en lui, de la tristesse… tous ces états d’âme humains.

Peut-être finalement apaisait-il ses conflits intérieurs dans la peinture ? Pour atteindre ce niveau méditatif,  une force de l’ombre contre laquelle lutter est sans doute nécessaire.

Claude-Henri Rocquet, poète, écrivain, auteur de plusieurs livres sur la peinture, dont un Goya chez Buchet-Chastel, a écrit, dans un article qui est une réponse à la question « A quoi sert l’art ? » – Magazine des arts, janvier-février 2012 :

« Et l’œuvre la plus sereine, la plus rayonnante, de quelle mélancolie, elle tire sa lumière ? Quel abîme elle contredit, victorieuse ? De quel combat nocturne, elle témoigne par sa beauté ? »

Comment aspirer à tant de grâce, si ce n’est à cause d’une certaine dose de disharmonie intérieure ?

 Fra Angelico au sommet d’un style

Lorenzo Monaco, Vierge à l’enfant entourée de Saint Etienne…, (c.1390), Musée Jacquemart-André, Paris

Lorenzo Monaco, Vierge à l’enfant en trône, (c.1420), Museo della Collegiata di Sant’Andrea

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des deux tableaux de Lorenzo Monaco, disposés côte à côte, c’est la Vierge de 1390 qui attire en premier mon regard… quelque chose me semble ingrat dans ce tableau… peut-être la couleurs des visages, tirant sur le vert, la lourdeur de la masse noire pour la robe, ces expressions intrigantes. Le bras de la Vierge sortant du manteau est raide, comme fait de bois. Longtemps encore après l’exposition, cette version m’apparaît maladroite, manquant d’élégance.

C’est vrai, la Vierge de 1420 est tellement plus souple ! Les lignes dansent, ondulent en courbes sinueuses. Les tissus transparents de la robe de la Vierge laissent deviner son corps…. Trente années de travail pour atteindre cette technique raffinée !

Et pourtant plus je la regarde, plus je vois dans la première Vierge, cette tendresse brute ce je ne sais quoi, tout droit sorti de la Terre. Une authenticité, peut-être effacée par la virtuosité plus esthétique de la deuxième Vierge.

Lorenzo Monaco marque le passage, inauguré par Giotto, du style byzantin vers un nouveau style, moins abstrait, se rapprochant du réel. Non pas par une cassure brutale, mais grâce à une transformation progressive, s’appuyant sur les codes pour les dépasser.

Avec la Vierge à l’Enfant de Fra Angelico datant de 1450, l’on voit le chemin parcouru depuis les principes de l’art byzantin… !

Madone trônant avec l’Enfant, vers 1280

Fra Angelico, Vierge à l’enfant, (vers 1420), Turin, Galleria Sabauda

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Intégrant les codes byzantins, il s’en dégage, amenant un relâchement gracieux des formes, les modelés d’ombre et de lumière deviennent plus subtils. Plus proche du réel, sa Vierge n’en demeure pas moins très abstraite. En expansion, elle accueille la terre pour s’élever. Il ne s’agit pas d’une personne, elle a dépassé l’ego. Avec sa robe lapis-lazuli, elle est le ciel, elle est sacrée. Chez Fra Angelico, la main de la Vierge a l’évidence de la tige qui sort du fruit. C’est lié, organique.

La posture intérieure de l’artiste

Zanobi Strozzi, Vierge d’humilité avec deux anges musiciens, (vers 1448-1450), Milan, Museo Poldi Pezzoli

D’après les historiens, Zanobi Strozzi (1412-1468) est l’élève qui a le plus assimilé les leçons du grand maître. On retrouve chez lui les techniques de Fra Angelico, la finesse du trait, la richesse chatoyante de la palette, le traitement des drapés… et pourtant, sa peinture n’a plus rien de sacré ! Les visages sont mous, pas finement tendus, comme chez Fra Angelico, presque grossiers. Ils sont représentés par un graphisme, sans intériorité, rendant cette Vierge d’humilité, plus proche d’une Marie-Antoinette.

Transparaît dans les tableaux de Strozzi une forme de complaisance, de maniérisme. Comme déjà une perte de vitesse des nouveaux apports lancés par Giotto.

Il peut donc y avoir des techniques communes, mais cette grâce, ce « supplément d’âme »… à quoi tient-il ?

Et si pour faire une œuvre forte et vivante, en plus de l’immense travail à fournir pour acquérir une technique, il s’agissait aussi d’un état intérieur propice à la création, à identifier, puis à cultiver ?

Fra Angelico pratiquait la méditation…qui est une manière de couper le mental pour être en prise directe avec ses perceptions. En dessin, cela se traduit par une attitude réceptive, abdiquant toute volonté de résultat.

Cette question du moteur de la création s’est posée pour moi lors d’un cours.
Je disais à une élève que la forme de la pomme qu’elle avait dessinée était tronquée, abrupte, nuisant ainsi à la plénitude du fruit. Elle me répondit que cette ligne forte et tranchante correspondait à ce qu’elle voulait exprimer du sujet.
Dans ce cas de figure, c’est le mental qui, à notre insu, veut prendre le contrôle de l’expression. Si l’on veut entrer en diapason avec le vivant, ces questions-là n’ont plus lieu d’être. C’est justement en laissant tomber la volonté d’être expressif, dans une attitude de serviteur et non pas de « maître », que l’on y parvient. Ce qui s’exprime alors n’est plus l’ego, c’est l’Etre profond.

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